Roustem Saïtkoulov au Pradet

Roustem Saïtkoulov au Pradet

Avoir l’occasion de passer quelques jours en vacances et d’écouter, le premier soir (samedi 13 août 2016), un concert de Roustem Saïtkoulov est une combinaison heureuse. Au programme : Liszt et Chopin. Presque un marathon puisqu’en première partie la sonate de Liszt précédée d’une consolation et d’un nocturne et en seconde partie les 12 études op. 10 de Chopin, précédées par deux nocturnes. Un programme bicéphale donc, avec un fil conducteur évident et richement commenté par le pianiste lui-même en début de chaque partie.

L’acoustique de l’Espace des Arts du Pradet m’a assez déplu, combiné à un piano qui sonne dur. Les basses sont très grasses et ont tendance à se mélanger, et les aigus plutôt perçants, saturés. Le piano est décalé sur la droite de la scène, sans doute pour satisfaire les nombreux pianistes amateurs qui constituent le public, mais je ne suis pas sûr que ce soit un choix stratégique en terme de son.

La consolation de Liszt (n°3, le plus célèbre) est à l’image de son commentaire : religieux. On note tout de suite l’application d’un legato au deux mains assisté d’une pédale fournie, qui comble heureusement les défauts suscités. Le nocturne « Rêve d’amour » est abordé de manière beaucoup plus engagée. Le thème est très en dehors. Sa redite est, elle, beaucoup plus apaisée, d’une grande délicatesse.

La sonate de Liszt, colosse, monument, met à nu la technique redoutable de Saïtkoulov. C’est une chose d’écouter la sonate de Liszt, c’en est une autre de voir toutes les notes jouées sous les doigts du pianiste. Son sens du rubato est très subtil, et contraste avec les accords tonitruants des passages les plus endiablés. Ses accords sont d’ailleurs remarquablement maîtrisés et équilibrés, et il est rare que dans la sonate ils ne soient simplement réduits qu’à un effet. Ici, on profite de chaque note, à tout instant, pour une lecture éclairante de l’oeuvre. L’oeuvre est une alternance perpétuelle entre douceur et tourments, et c’est bien là sa réelle difficulté.

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Un extrait de la partition originale manuscrite de la sonate de Liszt

La deuxième partie, consacrée à Chopin, m’a paru encore plus inspirée, notamment dans la conduite de la mélodie. Plus claire et sous une pédale plus légère, les nocturnes ont ouvert cette partie sous une lumière nouvelle. Le premier nocturne, op. 48, un chef d’oeuvre isolé plus proche de l’improvisation que du nocturne, contient également des séries d’accords répétés, fatalistes. Les 12 études, lancées par une étude n°1 dans un rythme effréné, volent presque la vedette à la sonate de la première partie tant elles sont maîtrisées de bout en bout : sur le plan technique (inévitable !) et l’intention artistique (de très belles cadences finales et un éclairage sur la structure de ces pièces pourtant courtes). Des thèmes riches, un investissement sans faille et une virtuosité à toute épreuve.

La salle, pleine, en redemande et obtient une mazurka tardive (et reconstituée) de Chopin et rien de moins que la 12ème rhapsodie hongroise de Liszt, où il lâche sa virtuosité dans une extase et une libération sans précédent dans ce programme d’une exigence rare.

Roustem Saïtkoulov, que je connais par ses disques et un précédent concert à Gaveau – je l’adore dans Scriabine – fait partie de ces pianistes qu’on n’entend pas assez, mais pour les bonnes raisons : éloigné d’un académisme pianistique édulcoré des grandes salles, avec un toucher complet et personnel qui nous laisse tout entendre, sans rien lâcher d’engagement.