Mendiant iranien

Face à l’entrée de Station View un mendiant en belle santé était étendu à l’ombre d’un platane sur un journal déplié qu’il changeait chaque matin. Le sommeil à plein temps est une opération délicate ; malgré une longue carrière de dormeur, notre voisin cherchait encore cette position idéale que bien peu trouvent de leur vivant. Au gré de la température ou des mouches, il essayait des variantes évoquant tour à tour le sein maternel, le saut en hauteur, le pogrom ou l’amour. Réveillé, c’était un homme courtois, sans cet air rongé et prophétique qu’ont si souvent les mendiants iraniens. Il y a peu de misère ici, et beaucoup de cette frugalité qui rend la vie plus fine et plus légère que cendre.

Nicolas Bouvier, dans L’usage du Monde. Ecrit entre 1953 et 1954.